Mois de piété et de sérénité, ramadan n'est pas perçu ainsi par tous
La fièvre ramadanesque aura-t-elle encore frappé? Visiblement, c'est plus qu'une supposition. Elle est de retour, l'épidémie annuelle, fidèle à son rendez-vous, prête à embraser ses adeptes et à mettre le feu un peu partout, un mois durant, entre artères, marchés et souks.
Il faut cependant préciser que ce sont plutôt les partisans de la survolte à deux sous qui sont au rendez-vous de leur festival annuel, car ramadan, mois de paix et de spiritualité, n'y est pour rien.
En effet, des comportements qui semblent directement sortis des contes de «Caillouville», ou des «Flinstones», surgissent et pullulent même au niveau de certains endroits.
Du coup, on se retrouve sur la voie publique en train de se délecter, non sans amertume, d'histoires rappelant étrangement l'Homo sapiens en plein exercice de découverte de ses semblables.
A Derb Soltane, à Casablanca, ramadan est souvent annonciateur de scènes de grand spectacle, à longueur de journée. Rue Achamal, la longue artère plus connue par «Labrarek», avec ses centaines de commerces, tout comme ceux ayant élu domicile dans les ruelles adjacentes, connaît de tout temps une effervescence particulière. En ce mois sacré, celle-ci gagne en intensité.
Entre les exhortations des vendeurs à la criée, les fameux «ferracha», les enceintes sonores distillant des tubes de chanteurs de quatrième division, les avertisseurs de taximen et d'automobilistes fous furieux, on ne sait pour quelle raison d'ailleurs, le flâneur n'a que l'embarras du choix quant à telle ou telle scène d'hystérie à suivre. L'on sent tout de même que l'excitation est montée d'un cran, ramadan oblige.
Dans ce mélange incongru de sons et de couleurs, un petit attroupement venait de se former. Des mains jaillissent de temps à autre de son épicentre.
En s'approchant un peu, on découvre la scène dans toute sa splendeur : deux hommes en sueur, la bouche écumante, se gratifient de mille et une courtoisies.
Cela va de la mère jusqu'au père en passant par la sœur, traités de tous les noms, avant que les deux énergumènes, chacun saisissant l'autre au cou, ne passent à une série d'éloges plus terre-à -terre, c'est-à -dire chacun s'adressant personnellement à l'autre, laissant de côté la famille.
Pendant que les badauds tentant en vain de les séparer, insérant dans la démarche des répliques du genre : « Naâlou chitane, rakoum saymine à îbadallah…», deux ou trois taloches échappèrent et atterrirent, de part et d'autre, en plein dans la tronche.
Ça a failli dégénérer, si ce n'était les «pacifistes» qui sont intervenus à coup de muscles pour séparer les deux belligérants. Résultat : deux t-shirts transformés en torchons, un œil en phase d'adopter le beurre noir comme compagnon pour quelques jours et quelques marchandises éparpillées çà et là .
«C'est hchouma là où ils en sont arrivés, ce sont deux copains qui étalent chaque jours ici leurs marchandises et qui travaillent en toute entraide, mais quelle mouche les a donc piqués ?», s'indigne un autre professionnel de la vente à même le sol. Ce qui les a piqués, c'est ce qu'on vient d'évoquer ci-dessus, la fièvre ramadanesque. Tout avait commencé par une discussion un peu âpre, puis une prise de bec, avant d'en venir à un échange verbal d'une vulgarité singulière, puis un échange de châtaignes suite auquel la rixe fut avortée.
Au même moment, à moins d'une centaine de mètres, un taxi stationné en pleine chaussée causa l'ire des automobilistes qui roulaient derrière lui. Coups de klaxons intempestifs d'une poignée d'hommes en colère, bras d'honneur à merci, toutes cordes vocales dehors et tout le cortège qui va avec meublaient cette deuxième scène du festival «Chui en manque, dégage ou tu seras encore plus moche quand je me serais occupé de toi !».
Le taxi driver se tourne vers les automobilistes impatients et les arrosa d'une série de vocables tout aussi courtois, puis vaquait à nouveau aux affaires desquelles l'ont sorti ces conducteurs furieux. Il était en fait en pleine prise de bec (une de plus) avec un autre vendeur de tout et de rien à même le sol.
Il reprit donc sa querelle sans se soucier de la circulation qu'il bloquait. A ce stade, il était pris entre deux feux, celui du ferrache et celui des usagers de la route qu'il venait de priver de leur droit à la circulation en toute liberté. Notre ami entama alors une valse injurieuse tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.
Cette situation rocambolesque a débuté lorsque le taximan, voyant une longue file de voitures roulant à pas de tortue à cause d'un feu rouge tout au bout de la rue, a voulu bifurquer vers une ruelle avoisinante pour se tirer d'affaire et éviter de trop d'éterniser sur la rue Achamal. Mais là , tout allait basculer : un ferrache bloquait la ruelle en question, comme c'est, tout le temps, le cas ici. Ce dernier ne prêta aucune attention au coup d'avertisseur du taxi, car il devait être en pleine transaction avec un client.
Le coup d'avertisseur revint à la charge, sans résultat. Le taximan perdit son sang froid, descendit de son véhicule et interpella violemment le vendeur, qui ne s'est pas fait prier pour adopter le principe de la réponse du berger à la bergère.
Et c'est parti. Au dernier round, on se retrouva avec un bouchon monstre dans cette petite artère, un attroupement digne du tournage de «Ben-Hur», et une grosse dispute impliquant taximan, automobilistes et notre ami ferrache. Et 15 minutes de moins dans cette journée de jeûne ! La suite se déroula sans heurts et tout le monde se passa l'accolade avant de défaire ce meeting improvisé.
A quelques encablures de là , dans une ruelle qui aboutit à ce qui est communément appelé «baladia», c'est une scène d'une autre nature qui se joue tous les jours ici.
Là , le rassemblement est plus spectaculaire que les deux précédents. A se fier au nombre de personnes rassemblées dans ce petit périmètre, on pense au pire : cela devrait découler d'une très grosse dispute, une bagarre de quartiers, sans aucun doute.
Fort heureusement, en ces jours de piété et de pardon, il ne s'agit là que de braves gens, au départ inoffensifs, rassemblés autour d'un célèbre vendeur de chabbakia.
Tous en veulent et on use du coude pour garder sa place dans la queue qui s'est formée devant l'échoppe.
Une situation qui finit par lever le caractère «inoffensif» des dizaines de personnes rameutées par les gâteaux de ce magicien de la pâtisserie. De temps à autre, en effet, la bousculade dégénère en joutes verbales, voire un peu plus, entre deux fans du célèbre pâtissier. Là , on se contentait, au pire des cas, d'arroser son «adversaire» des pires insultes qu'aura fabriquées notre darija nationale.
Les représentantes de la gent féminine qui faisaient la queue également tournaient la tête et regardaient ailleurs, une façon de faire semblant de ne rien avoir entendu. La vulgarité atteignant parfois son comble, certaines femmes préfèrent se retirer et aller voir ailleurs, plutôt que de subir de telles monstruosités verbales.
Des scènes pareilles partout
Cependant, Derb Soltane, Qoréâ, Ben Jdia ou tout autre localité commerciale populaire ne s'approprient pas à elles seules les différentes facettes du «tramdine», vu que partout, des scènes pareilles se jouent tous les jours, et à plusieurs niveaux. Sur tous les boulevards du pays, les automobilistes de tout acabit ne peuvent s'empêcher de jouer au «jeûneur allumé». Pour un feu vert qui clignote auquel s'est arrêté un usager de la route, il est passible de la foudre de ses congénères, pour la simple raison qu'il a respecté les règles du jeu et, certainement, car il fait preuve de sang froid. Pour un «oui» ou pour un «non», on frôle le pire.
La scène se passe dans un taxi - ils sont excellents les taximen sur ce registre. Le bonhomme est d'une sérénité exemplaire. Les ondes de sa radio distillent des versets du Coran et on est plus que certain que l'homme n'est pas de la trempe des fous du ramadan. A un carrefour, une petite embrouille, tout ce qu'il y a de plus simple, l'oppose à autre usager de la route, un conducteur d'un véhicule utilitaire qui loue ses services.
Le chauffeur de taxi s'excuse de l'avoir gêné, tandis que le propriétaire de la fameuse «Honda» ne l'entendait pas de cette oreille là et leva le bras en bourdonnant quelque chose.
Cela avait suffi pour engager le taxi driver dans une partie de «Rage sur l'asphalte». Il s'est tout simplement transformé en cascadeur, rien de plus, le premier à faire de la voltige automobile en circuit urbain sur fond de versets coraniques. Ça en valait le détour
à vrai dire.
Après une série de zigzags entre les véhicules où ça tanguait grave, et une fois arrivé au niveau du véhicule incriminé, le chauffeur du taxi déversa toute sa haine sur celui qui a osé lever le bras et balbutier quelques mots.
Ses propos rappelaient étrangement ceux des deux ferracha de Derb Soltane, où il était question de mère, de père et de sœur, mots entrecoupés par d'autres propos faisant allusion à la prostitution, au proxénétisme et à la bâtardise, toujours sur fond de versets du Coran, bien entendu. Et c'est là , justement, toute la richesse de certains jeûneurs bien de chez nous : atteindre un tel degré de subtilité de sorte à savoir conjuguer plusieurs notions, aussi antagoniques soient-elles.
Trêve de plaisanterie, à tous ceux et celles qui entrent dans une colère noire pour un menu détail, il est certainement et fortement conseillé de s'abstenir, soit de pareil comportement, sinon de faire le ramadan même, vu que la finalité du jeûne ne se limite pas à se priver de nourriture, mais celle-ci se situe bien au-delà . C'est, au fait, une question de comportement plus qu'autre chose.
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Furie à la sauce marrakchie
Hosni est le genre de type que l'on qualifie de musculeux. La trentaine, ce jeune homme est en effet taillé dans le roc, du fait de ses exercices quotidiens de bodybuilding. Durant le ramadan, il aime flâner dans la médina, scruter de près ces scènes de vie bariolées qu'offre ce à quoi la place Jamaâ Lafna sert d'antichambre.
Comme de coutume, il s'y rend à vélo et, une fois à l'entrée de «Sémmarine», il descend de sa monture et se contente de la tirer par le guidon, le long des venelles sinueuses, entre artisans de tout genre et vendeurs de toutes sortes de marchandises.
Il marchait paisiblement au milieu de cette marée humaine qui fréquente les lieux à quelques minutes de la rupture du jeûne, quand il sentit un violent coup de pied percuter le train arrière de son vélo. Il se retourna et découvrit qu'un homme, la trentaine aussi, le fixait d'un regard hautement hostile. Ce dernier l'arrosa d'un éventail d'insultes sans fin, lui reprochant que son vélo a frôlé sa jambe et a sali son pantalon. Hosni ne broncha pas. Puis l'énergumène souleva la roue arrière du vélo et la cogna violemment contre le sol, et à plusieurs reprises.
Hosni ne bronchait toujours pas, suite à quoi le «mramdane» de service s'acharna avec une violence inouïe sur la pauvre bicyclette, que Hosni lâcha finalement, laissant ce fou furieux se déchaîner à sa guise, jusqu'à l'extinction de sa rage.
«Il fallait voir le mec, une demi-portion si ce n'est moins que ça, on aurait dit une allumette portant des fringues, une simple gifle lui aurait garanti deux semaines en réanimation ! », se remémore le jeune Marrakchi, en se tordant de rire. Après que l'allumette humaine eut assouvi sa vengeance contre le grand méchant vélo, Hosni récupéra celui-ci au sol, puis regagna son foyer, où un ftour des plus délicieux l'attendait.
Il n'aurait pas fait preuve de sang froid, c'est au commissariat de police le plus proche qu'il aurait rompu le jeûne avec, à la clé, un gros PV pour coups et blessures sur les bras, voire pire. Comme quoi, il ne suffit pas d'avoir du muscle, mais plutôt de la jugeote.
Abdelhakim Hamdane | LE MATIN