Grâce ou à cause de sa mise sous protectorats français et espagnol au cours du siècle dernier, le Maroc a choisi, depuis son indépendance, d¹entretenir de bonnes relations sur le triple plan politique, économique et culturel avec aussi bien l¹Espagne que la France.
Ce double protectorat subi par le Maghreb Al-Aqsa a engendré une histoire contemporaine commune avec ces deux Etats européens, une histoire qu¹il assume sans le moindre complexe. Certes ces relations connaissent des hauts et des bas, voire des incidents diplomatiques selon les circonstances, comme c¹est le cas en ce moment avec notre voisin du nord de la Méditerranée, mais souvent tout se règle à l¹amiable. En vue de consolider les liens avec ces deux amis du royaume, la page hebdomadaire de Meknès publie, chaque semaine et ce, depuis le jeudi 22 novembre 2007, des articles écrits par des spécialistes et experts en matière de relations du Maroc avec la France et l¹Espagne. Mohamed BEKRAOUI en fait partie. C¹est un docteur ès lettres de l¹Université d¹Aix-en-Provence (France), ancien inspecteur d¹Histoire et de géographie dans les délégations de Meknès et d¹Errachidia, il est depuis 1981 professeur d¹Histoire contemporaine à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Fès (Université Sidi Mohammed Ben Abdellah). Il est spécialiste de l¹histoire contemporaine du Maroc et des relations maroco-françaises et s¹intéresse également à l¹Histoire militaire où il a publié de nombreuses études dans des Revues spécialisées au Maroc et à l¹étranger. Il est l¹auteur d¹un livre d¹histoire intitulé : Les Marocains dans la Grande Guerre, 1914-1919 qui doit paraître prochainement. S¹agissant du protectorat, le cas de Meknès mérite qu¹on s¹y intéresse, particulièrement en ce moment où cette ville subit des atrocités sur le double plan architectural et urbanistique. Réconciliation avec notre passé oblige, voyons dans quelles circonstances fut conçue la ville nouvelle de Meknès, quelles étaient ces communautés qui y avaient élu domicile et quelles étaient leurs occupations et préoccupations.
2. Développement de la ville nouvelle: Hamriya
Après l¹occupation de Meknès par les troupes françaises, au début de juin 1911, les premiers Européens, les S¦urs franciscaines, s¹installent d¹abord en médina, notamment dans les rues Rouamzine, Dar Smen... C¹est seulement en 1916 que le colonel Poeymirau et la municipalité, installés aussi en médina, décident de créer une ville nouvelle «européenne», sur le plateau de Hamriya (550 m d¹altitude), situé à l¹est de la médina, sur la rive droite de l¹oued Boufekrane et couvert d¹oliviers. Comme pour les autres grandes villes marocaines, le plan de la ville nouvelle est confié à Henri Prost. En 1917, les premiers lots de terrain, appartenant au domaine Makhzen et aux Habous, sont mis en vente, à des prix bas (1)
Le développement de cette cité nouvelle est rapide et se fait en deux étapes : la première, de 1917 à 1939 et la seconde, de 1946 à 1956
De 1917 à 1939
Dès 1911, les premières constructions militaires sont lancées (camp Poublan) puis, c¹est le buffet de la gare de chemin de fer à voie étroite (0,60 m) qui deviendra un commissariat de police (2). Puis à partir de 1919-1920, de nombreuses autres constructions sont édifiées le long de la rue La Fayette, du boulevard de Paris et surtout de la belle avenue de 1a République (actuellement avenue Mohamed V) où surgissent magasins et immeubles. Tous les noms de rues sont en français et marquent l¹attachement à la métropole.
En 1922, la municipalité ainsi que de nombreux commerçants européens quittent la médina pour venir s¹installer en ville nouvelle. En 1924, la grande gare du Tanger-Fès (à voie normale de 1,44 m) et la petite gare LAFAYETTE sont achevées. En 1927, c¹est le tour du marché municipal, du lycée POEYMIRAU, puis du quartier industriel autour de la grande gare avec les docks silos coopératifs, les caves vinicoles, les entreprises industrielles de toutes sortes. Prost a nettement séparé le quartier industriel des quartiers de plaisance: villas et maisons particulières. Ainsi, en 1939, la cité nouvelle s¹étend sur 400 hectares. Mais la guerre de 1939-1945 ralentit les constructions et accentue la crise du logement à la suite de l¹afflux des réfugiés de France. Au lendemain du second conflit mondial, l¹essor du nouveau Meknès reprend.
De 1946 à 1956
La période est marquée par une nouvelle poussée de croissance de Meknès et, en particulier, de sa ville nouvelle qui attire les investisseurs étrangers. La population européenne a ainsi doublé entre 1936 et 1956, passant de 12 000 à 25.000 personnes : agriculteurs, industriels, commerçants, etc. y investissent leurs économies. La spéculation sur les terrains par exemple atteint des prix exorbitants, à l¹instar des autres grandes villes.
De nouveaux bâtiments surgissent pour les PTT, les services des Travaux publics, les Domaines, l¹hôpital militaire et civil, le marché central, le nouveau lycée technique, les salles de cinéma :«Empire», «Caméra», «ABC».
De nouveaux quartiers résidentiels apparaissent en banlieue: Plaisance, Touraine, Bellevue...
Vers les années 1952-1953, la ville nouvelle connaît son apogée ; l¹activité économique y est intense.
Mais les événements sanglants d¹octobre 1956 marquent 1e début du déclin de Meknès, de sa population européenne et de ses activités modernes.
Présences et images franco-marocaines au temps du Protectorat, l¹Harmattan, 2003, pp 15-26.
Par Mohammed BEKRAOUI
Notes
1 Annuaire économique et financier, 1921-22, p. 365.
2 R. FAURE, «L¹évolution de la population de Meknès de 1911 à nos jours», Revue de géographie du Maroc, n° 5, 1964, p. 68.
Albayane