Voici trente ans que le Maroc se frotte au suffrage universel législatif. Au lendemain de la «Marche verte», feu Hassan II avait annoncé l’avènement de ce qu’il appela le «Maroc nouveau». Le processus démocratique pouvait ainsi démarrer dans un environnement politique marqué par le consensus autour de l’intégrité territoriale et, consubstantiellement, par la décrispation des rapports entre le Palais et les partis historiques.
Trente ans après, la problématique de la sincérité des élections continue à être posée. Un acquis de taille cependant : alors que l’administration préfectorale était la principale responsable de l’altération des échéances électorales, elle en est devenue le gendarme qui n’hésite plus à traduire les «acheteurs de consciences» devant la justice. Malgré cela, les pollueurs de la volonté populaire continuent à sévir. Leurs stratagèmes ont évolué et leurs entourloupes sont de plus en plus sophistiquées. Voyage
dans un capharnaüm délictuel nauséabond.
Mohamed Bouzoubaâ, ministre de la Justice.
’ai un trésor de guerre de trois milliards. Aucun fils de marocaine ne pourra me barrer la route du parlement». C’est ainsi que A.R, champion de la magouille toutes catégories, connu par tous les Marrakchis pour sa boulimie corruptive, s’est adressé dès le mois de mai à une foule d’obligés. Lorsque l’un de ses «zèbres» lui signala la présence de deux correspondants de presse dans les parages, il n’hésita pas à appeler ces derniers en leur crachant sentencieusement : «Moi, les journaux, je m’en torche le c… !» Sans foi ni loi, cet élu local qui porte le nom de sa mère ne reconnaît pour règle que celle du flouze. Sans l’immunité parlementaire à laquelle il tient tant, il risque la prison pour une foultitude de délits les uns plus «pittoresques» que les autres.
Odieux spécimens
En réalité, A.R ne fait guère figure d’exception. Des dizaines de députés de la chambre sortante traînent des casseroles aussi «sympathiques» que l’émission de chèques sans provision, l’abus de confiance et autre escroquerie. Certains parlementaires ont été cités dans des affaires de trafic d’influence et même de drogue.
A.B, un député sortant de la région Doukkala-Abda et qui s’est porté candidat pour un troisième mandat, a réalisé l’exploit inégalable d’émission de 76 chèques sans provision, sans que le procureur n’ait pu mettre fin à ses turpitudes. Ces odieux spécimens ne cachent même plus leur jeu. Ils défient le destin modernitaire et les desseins démocratiques initiés par le Roi et applaudis par nos concitoyens.
L’on comprend alors, l’intensité et la densité des propos du Souverain dans son discours du 20 août dernier : «Vous ne devez pas hypothéquer votre devenir en vendant vos voix et vos convictions à ceux qui sont dépourvus de conscience et indignes de confiance. Car, agir de la sorte s’apparente à une abdication coupable et condamnable de votre droit constitutionnel au vote libre. Ce serait également un renoncement inacceptable à l’honneur de votre citoyenneté et à votre dignité.
Aussi, incombe-t- il à chacun de s’armer de civisme et de se prévaloir de la force de la loi pour s’opposer aux manipulateurs des élections, et afin de pourfendre ceux qui font commerce des voix et qui s’avisent de pervertir les consultations électorales par l’usage de l’argent illicite, la fraude, le trafic d’influence, la magouille et les tripotages». La vigueur de ces propos ne semble pas empêcher les «commerçants de voix» de dormir. Malgré la mobilisation inédite des autorités wilayales, préfectorales et sécuritaires.
Malgré la vigilance extraordinaire des parquets. Malgré l’acuité de la presse et l’extrême variété des recours déployés par la société civile. Ces bâtards de la (non) citoyenneté rivalisent en pirouettes frauduleuses, pour accéder coûte que coûte au centre nerveux de notre édifice institutionnel : le Parlement. Pour avoir suivi de près quelques uns parmi ces délinquants potentiels, nous avons pointé des pratiques dignes d’Al Capone.
D’abord, ces concitoyens indignes mettent en place une bande composée d’individus peu fréquentables. Ces kamikazes développent une variété incroyable de pratiques, allant du chantage à la manipulation, en passant par l’intimidation et la tentation. Des «samsaras», des entremetteuses, des localiers de presse, des photographes, des moqaddems, des ripoux et mêmes des gros bras sont sollicités au service du candidat. Les liaisons se font toujours indirectement.
Afin de prévenir les écoutes téléphoniques, des dizaines de puces GSM sont acquises et ne sont utilisées qu’une seule journée avant d’être soit jetées, soit offertes. Certains candidats ont même donné dans ce qui s’apparenterait à un kidnapping.
Ainsi, avons-nous dernièrement croisé à Paris un personnage bénéficiant d’une grande notoriété dans sa région, dûment flanqué d’un «garde du corps» et acculé à séjourner en France jusqu’au lendemain du vote. Il a été logé dans un quatre-étoiles et une somme de 50.000 DH lui a été généreusement octroyée, uniquement pour qu’il «ferme sa gueule» et qu’il s’abstienne ainsi de soutenir son cousin, un candidat rival. Demandant des nouvelles de Haj Bachir K., un sexagénaire respecté dans une large zone du Haouz, nous fûmes vite édifiés : une somptueuse Omra lui a été offerte par le président de la commune qui s’est porté candidat aux prochaines législatives !
Chantages en tous genres
Le chantage est monnaie courante dans ces sphères mafieuses où l’on ne recule devant aucune saleté. Des pères de famille ont ainsi vu leurs chèques de garantie changer de main pour aboutir entre celles d’un candidat sans scrupules. L’épée de Damoclès est ainsi placée au-dessus de la tête du père de famille qui est sommé de traîner toute sa smala vers les urnes pour la faire voter au bénéfice du nouveau détenteur du chèque.
Certains candidats, élus locaux de leur état, n’hésitent pas à pratiquer le chantage aux documents administratifs. Certaines autorisations valent leur pesant de bulletins de vote. D’autres élus locaux vont jusqu’à pratiquer le faux à l’échelle industrielle, en légalisant des documents ante ou antidatés. Des photos de concurrents, subrepticement mitraillés dans la tenue d’Adam, commencent à circuler.
Des filles de joie sont instrumentalisées pour piéger un rival. Des fonctionnaires sont soudoyés pour bloquer un dossier dans le but de faire plier un grand «apporteur de voix». Est qualifié ainsi, toute personne appartenant à une famille nombreuse et réputée ou à une corporation soudée. En additionnant frères, sœurs, oncles et autres cousins, des centaines de voix peuvent être ainsi engagées dans le même sens.
Le même schéma vaut pour une grande unité industrielle, telle cette coopérative laitière de Marrakech. Une façon comme une autre de pervertir la volonté d’un nombre considérable de nos concitoyens.
Par ailleurs, à l’heure où la rentrée scolaire et le Ramadan guettent les bourses au terme d’une année marquée par la sécheresse, l’extrême fragilité du pouvoir d’achat des ménages aiguise les tentations. Ceux qui ont amassé des dizaines de millions de dirhams en s’adonnant à toutes sortes de trafics et de sales business, peuvent ainsi se jouer à loisir des frustrations de nos compatriotes. Ainsi, des dettes contractées auprès des épiciers du quartier sont soldées.
La chasse à l’immunité-impunité
Des cartables garnies ont déjà trouvé place dans maints foyers. Ils ont été offerts par le truchement d’associations bidon constituées plusieurs mois auparavant.
Les journalistes localiers, les imams des mosquées et, surtout, les membres du corps enseignant sont fortement harcelés et sollicités. Nos confrères sont invités à «casser le concurrent». Les enseignants sont appelés à approcher les parents d’élèves. Certains candidats du PJD font dans la culpabilisation des imams. Sourates et hadiths sont débités à profusion pour stigmatiser «al mal haram» d’ici-bas. Ce même «al mal haram», qu’ils n’hésitent pas eux-mêmes à déployer tous azimuts. A gogo.
Dans ce branle-bas où la bassesse triomphe, les partis qui noircissent quotidiennement les pages de leur presse de sermons sur la moralité politique, n’échappent point à la fièvre du fric. Les porteurs de leurs «tazkias» font comme tous les autres. Les promesses fallacieuses fusent à tout bout de champ et les «apporteurs de voix» se servent allègrement.
Que faire face à ce raz-de-marée fricard où la chasse à l’immunité, synonyme pour nombre de nos futurs députés, d’impunité ? Pourtant, un véritable dispositif codifié a été mis en place. Un cadre que le Roi a qualifié de «moderne et efficient» de nature à encourager et inciter à la participation citoyenne. «Ce cadre se caractérise notamment par :
Un code électoral avancé, permettant à tous les partis politiques de participer, sur un pied d’égalité, au scrutin ; Une nouvelle loi visant la mise à niveau des partis et garantissant un financement transparent de leur activité ; Une neutralité positive et ferme de l’Administration, Un contrôle judiciaire indépendant, Une implication conséquente de la société civile et des médias dans la dynamique de sensibilisation et de suivi; La représentation féminine que Nous voulons plus équitable pour la femme.
Ainsi, la pratique politique se trouve désormais à un stade avancé de maturité», le Roi et, derrière lui, le Parlement et le Gouvernement, se sont acquittés de leur devoir citoyen. C’est au tour du peuple marocain de prendre ses responsabilités en barrant la route aux salauds de l’urne. Les échéances stratégiques qui attendent le Royaume au tournant de la première décennie du siècle ne peuvent s’accommoder de la perversité des ennemis de la démocratie.
La Gazette Du maroc